Gabriel GARCIA MARQUEZ - Chronique d’une mort annoncée
1981
Les géants de la littérature possèdent leur légende personnelle, qu’ils ne prennent même pas la peine de superviser puisqu’elle coule de source. Gabriel Garcia Marquez a donc, en ce qui le concerne, l’habitude d’écrire un livre par pays où il séjourne. Cent ans de solitude a, par exemple, été rédigé au Mexique, en 1965, avant d’être publié, deux ans plus tard, en Argentine. Avec les grands écrivains, en principe, on effectue de grands voyages.
Chez Gabriel Garcia Marquez, la remarque vaut d’autant plus que la passion peut s’y faire quelquefois durement attendre, parfois pendant près d’une cinquantaine d’années, comme ce fut le cas dans L’amour au temps du choléra (1985). Et ça pourrait se compliquer davantage en simples termes d’usure des patiences et des ficelles romanesques à la seule évocation des périodes historiques et des générations qu’entend brasser, puis recouper, Cent ans de solitude.
Et là, encore, le miracle Garcia Marquez naît d’une écriture qui se distingue par l’économie de mots, un ton à la croisée des truculences de l’oralité, de la magie fantastique du conte et de la distanciation narrative, et par les genres traversés : merveilleux, satire, drame, fable… Un véritable foisonnement polychrome.
D’après la légende qui souffle en majesté sur la république des Lettres, Gabriel Garcia Marquez n’a pas attendu qu’on lui décerne le prix Nobel de littérature en 1982 pour jouir d’une reconnaissance mondiale.
L’auteur, né en 1927, en pleine caraïbe colombienne, zone montagneuse comprenant ce fameux village d’Aracataca dont il fera le centre et le décor principal de son monde romanesque, passe pour le grand prêtre du « réalisme magique », intrusion du fantastique dans un contexte réel. Et son écriture de puiser puissamment aux sources des mythes et de l’histoire du continent sud-américain.
Cela donne pas moins de dix-sept ouvrages depuis la publication de sa première nouvelle dans El Espectador dont il deviendra correspondant, avant de fonder plusieurs hebdomadaires et autres agences d’informations.
Au crépuscule de sa vie, le patriarche a décidé de jeter l’éponge. Le loufoque Mémoires de mes putains tristes a donc valeur testamentaire. Un cancer ronge Gabriel Garcia Marquez depuis maintenant plus de dix ans. Mais, en 1981, il s’agit d’une toute autre histoire de mort. Une mort plus grande, plus tragique. Et du reste, à l’intérieur même de ce roman, comme dans le monde entier, jamais mort ne fut plus annoncée. Le premier tirage atteint le million d’exemplaires. Après Cent ans de solitude, voici l’histoire, forcément tragique, d’une vengeance.
Chronique d’une mort annoncée se lit comme on regarderait un western. Pour décor unique un village enclos sur son isolement, borné par les rives d’un fleuve suffisamment capricieux pour décourager toute envie de cabotage, et une de ces selvas inhospitalières des montagnes, forêt des origines telle qu’extrapolée dans les fantasmes d’explorateurs. Un village aux rudes façons à OK Corral, le baroque colonial en plus. Voyons comment l’intrusion des frères Vicario dans le champ du roman achève de planter le climat rédhibitoire de violence aveugle qu’on sent devoir sourdre, d’un instant à l’autre, dans l’imminence d’une vengeance à assouvir.
Le motif apparaît des plus nobles dès lors que seul l’honneur, un des thèmes récurrents dans l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, semble en jeu. En l’occurrence, celui perdu de la sœur, cadette d’un duo de brutes épaisses. Et du souci, Dieu sait qu’elle en cause à ses frangins, d’avoir été renvoyée le soir de ses noces par un mari furieux de découvrir qu’un autre l’avait déjà précédé dans son saint giron.
Cet autre, c’est Santiago Sansar, vingt-et-un ans, « beau garçon, sérieux, et avec ça de la fortune personnelle ». Impossible de dénicher meilleur parti au village, se disent toutes les filles bonnes à marier, dont au premier chef la sœur du narrateur, ici encore marque de fabrique de Garcia Marquez revenu vingt-sept ans plus tard sur la scène d’un crime dont on sait qu’il a bien eu lieu.
La gageure essentielle consiste plutôt à étirer le temps en autant de points de suspension possibles, autant d’allers et retours biographiques prétextes à exposer le point de vue de chacun sur le déroulé de la tragédie, à dénouer sans cesse le fil pourtant connu des événements, à repasser mentalement l’action, soit tout ce qui concerne la genèse du crime, soit tout ce qui s’ensuit. Et le tout en autant de cycles et de boucles qui, à force de nouveaux éclairages, se redoublent à chaque fois de détails neufs sans que ces derniers n’entravent la fluidité de ton.
Ainsi, les frères Vicario d’emblée annoncent à la ronde leur intention de tuer ce Santiago Sansar. À l’exception de ce dernier, nul n’ignore leur funeste projet. Et pourtant, personne pour tenter d’arrêter le crime en marche.
Chronique d’une mort annoncée, roman de l’ironie dramatique, cette ineffable pudeur de la fatalité où les truculences du burlesque le disputent constamment au tragique le plus effroyable.